Histoire

Le porche de la Luire , comme tous les grands porches, a servi au cours des siècles de refuge contre les animaux, contre la pluie et le froid, mais aussi devant un ennemi humain. L’épisode le plus marquant de son histoire a été durant l’été 44 le repli de l’hôpital de Saint Martin devant la grotte et le massacre de ses blessés 6 jours plus tard.

L’hôpital de la Résistance sous le porche de la Luire

Avant l’été 1944, le Vercors n’est pas encore l’objet de représailles obsessionnelles de la part de l’armée nazie. Ce calme relatif permet à la plupart de se livrer à diverses occupations au grand jour. Le Vercors dispose alors d’un hôpital chirurgical à Saint-Martin et à Tourtres, accueillant jusqu’à 60 blessés.

L’hôpital avait entre autres dans ses équipes le médecin capitaine puis médecin chef Ganimède, médecin de Romans, le médecin adjoint Ferrier ou Fischer et le médecin Ullmann, ancien interne à Paris, superviseur sur les postes de secours. Huit infirmières, diplômées ou bénévoles, supervisent les médecins dans leurs opérations, parmi lesquelles Odette Malossane (Etty) infirmière en chef à Saint-Martin, Anita Winter ayant la direction de l’antenne de Tourtres, France Pinhas présente sur le champ de bataille de Saint- Nizier, Maud Romana, Cécile Golden, Suzette Siveton et Rosine Bernheim. Le matériel médical s’il est rare, ne fait pas l’objet de réelles pénuries, arrivant de Grenoble et de Die ou par parachutage. Le contexte empire à partir de la mi-juillet 1944, avec la bataille de Saint-Nizier le 14. L’hôpital dépasse ses capacités d’accueil et plus de 130 interventions sont pratiquées à Tourtres, sur civils ou militaires. Face à l’avancée des troupes nazies et à la multiplication des attaques, la situation devient critique. Même si l’hôpital est censé être épargné par le conflit, le corps médical est inquiet, abritant essentiellement des maquisards ou des résistants. L’équipe décide alors de quitter les lieux, pour se rendre à Die le matin du 21 juillet. On met à disposition de l’hôpital un autocar, deux camions et une voiture pour transporter le corps médical et 122 blessés. Arrivés à Die, la Mère Supérieure leur annonce que les troupes nazies sont aux portes de la ville. L’équipe décide de faire demi-tour, mais certains blessés restent en ville. De retour au col du Rousset, Le docteur Fisher, qui avait prospecté les lieux la veille, avait repéré le porche de la grotte de La Luire. La plupart de l’équipe médicale, non originaire du Vercors, ne connaissait pas le site. Après avoir demandé conseil à des locaux, ils décident d’y installer l’hôpital.

L’installation se fait durant la nuit et non sans peine. Le sentier qui mène jusqu’à la grotte, n’étant plus emprunté depuis plusieurs années, est à peine tracé et les buissons l’ont envahi. Ils doivent aménager le porche, dont le sol est recouvert de grosses pierres, pour accueillir une centaine de personnes. On installe un drapeau de la croix rouge à l’entrée afin de rappeler la convention de Genève et de tempérer les troupes ennemies si l’hôpital devait être repéré. Pendant une semaine, l’hôpital subsiste sous le porche, l’équipe prend peu à peu ses marques et tente d’assurer ses deux missions : pourvoir aux soins et à la nourriture des blessés. Le confort est relatif : les brancards sont posés à même le sol sur de gros cailloux. Le froid émanant de la grotte (7°C à l’intérieur) se fait sentir. L’humidité perturbe le groupe (des gouttes tombent de la paroi). Un religieux, le père Yves de Montcheuil, qui a rejoint l’hôpital quelques semaines plus tôt, apporte un réconfort aux blessés. Ce grand théologien célèbre ainsi la messe tous les matins sur un rocher qu’il aménage en autel. L’entrée de la grotte sert de chambre froide : on y stocke les médicaments ainsi que la nourriture, qui se composait d’un demi-veau (que l’on découpait au bistouri), de flocons d’avoines cuits, de pain (qui manqua très vite) et de lait de poule (mélange d’oeufs et de lait). La cuisine est faite sur une étuve de stérilisation retournée, alimentée par une bouteille de gaz. Parmi les blessés se trouvent beaucoup de résistants, civils ou maquisards. On compte également la présence d’un américain, Chris Meyers, de quatre Polonais, faits prisonniers au combat de Montclus, d’un africain, probablement Sénégalais, et de deux femmes, victimes de l’attaque de Vassieux. L’équipe médicale réalise des opérations importantes : 130 civils et maquisards se font soigner ; on rapporte que le docteur Fischer et l’infirmière Malossanne auraient réalisé deux opérations dans la cuisine d’une ferme proche. Durant le séjour à La Luire, au moins deux maquisards meurent de leurs blessures. L’hôpital ne vit pas en vase clos. Une circulation relativement importante semble s’effectuer ; on incitait les malades les moins graves à partir, afin de limiter les problèmes en cas de découverte, et de libérer de la place pour les nouveaux blessés, qui continuaient d’arriver. Différents médecins ou représentants du corps médical viennent apporter une aide ponctuelle sur un ou deux jours, comme le docteur Beumier-Blum (neveu de Léon Blum), ou Etienne Bernard, directeur du service de santé du Vercors et inspecteur des services sanitaires. Certains blessés s’abritent dans des cavités situées plus haut au dessus de la grotte. Le 27 juillet marque la fin de la vie de l’hôpital sous le porche de la grotte de La Luire.

Vers 17h, un sous officier SS mène la 157e division d’infanterie de l’armée nazie sous le porche. Certains arrivent à fuir et l’on fait disparaître des éléments compromettants : Anita Winter aurait ainsi mangé son brassard FFI. Certains, comme Maud Romana partie soigner des blessés dans les cavités supérieurs, repèrent une fusée lancée dans la forêt. Des rafales de mitraillettes font ricocher des balles sur les parois pour impressionner les occupants. Les Polonais les interpellent pour cesser le feu, en leur affirmant qu’ils ont été bien traités. Soupçonneux, les nazies vérifient le lieu, craignant un repaire de maquisards et pensant trouver une cache d’armes. Les nazis arrachent les pansements des blessés, afin de vérifier qu’il ne s’agit pas d’un maquillage.

Les « prisonniers » sont menés jusqu’au champ situé en contrebas. Deux groupes sont formés. L’un est composé de l’équipe médicale et des blessés légers tandis que l’autre regroupe tous les blessés lourds, ne pouvant se déplacer facilement. Une des infirmières, Anita Winter réussit à obtenir l’autorisation de rester auprès du deuxième groupe. Les autres sont emmenés dans une ferme au village de Rousset, dans laquelle sont enfermés les infirmières, les médecins et le père Yves de Montcheuil.

Anita Winter assiste aux évènements concernant l’autre groupe : alors qu’un camion devait emmener les 13 blessés vers un hôpital militaire, un contre ordre est donné et l’infirmière assiste de loin à leur exécution, sur leurs brancards.

Le groupe de 25 blessés plus légers emmené à Rousset est exécuté dans la soirée. Les Polonais sont considérés comme des traitres et fusillés. Seuls restent l’équipe médicale, le père Yves de Montcheuil, les deux femmes blessées de Vassieux, madame Ganimède et sa fille, Juliette Lesage, membre de la Croix Rouge, le sous lieutenant François Billon et l’Américain. Des représailles ont lieu dans les alentours, comme à Saint-Agnan, où certains civils sont interrogés, faits prisonniers ou tués. Les prisonniers sont transportés jusqu’à Grenoble, à la caserne Bonne, centre de la Gestapo de la ville. Les infirmières sont ensuite emmenées à Lyon et restent en prison quelques jours. Elles sont ensuite déportées le 11 août au camp de concentration de Ravensbrück. François Billon est interrogé puis exécuté. Le médecin Ganimède et sa famille ainsi que Juliette Lesage réussissent à s’enfuir à la sortie du camion à l’arrivée à Grenoble, profitant d’un bombardement. Les médecins Ullmann, Fischer et le père Yves de Montcheuil sont exécutés le 10 août.

Les infirmières restent presqu’une année en camp de concentration. Certaines d’entre elles forment un groupe très soudé. En avril 1945, lors d’un transfert, dans l’agitation générale, elles arrivent à s’éloigner du cortège et à s’enfuir. Odette Malossanne, atteinte de la diphtérie, reste à Ravensbrück et y meurt. Les infirmières trouvent alors refuge dans une famille allemande, les Zimmermann, qui les répartit dans différents foyers, pour ne pas attirer les soupçons. Elles rejoignent la France à la Libération, chacune à sa manière. L’idée a couru que l’hôpital aurait été dénoncé, mais rien ne permet de le prouver. L’armée nazie avait une très bonne connaissance du Vercors et était équipée de cartes, sur lesquelles devaient figurer la grotte, qui était déjà bien connue par les habitants. Un avion de reconnaissance a survolé le porche plusieurs fois pendant le séjour de l’hôpital et a pu le repérer. D’autre part, les allers et venues aux abords de la grotte ont couché la végétation sur le sentier et dans les champs, la forêt est quasi inexistante à cette époque et le porche est perceptible depuis la route. Les blessés qui se sont réfugiés dans les cavités supérieures n’ont pas été repérés.

La mémoire chez les témoins des évènements de La Luire

Les évènements qui se sont produits lors de la Seconde Guerre Mondiale ont été retranscrits par l’intermédiaire de différentes méthodes et différentes sources : -la mémoire historique : à partir de données scientifiques, des évènements, des archives. -le souvenir des acteurs ou témoins. -la mémoire culturelle : données transmises aujourd’hui à la société par des traces tangibles. Différentes mémoires se superposent :

- Habitants – Résistants – Déportés, on parle de mille-feuilles mémorielles ou des strates de la mémoire. On tente aujourd’hui de prendre en compte l’ensemble de ces données pour retranscrire les évènements et comprendre l’état d’esprit du moment. Il arrive souvent que le temps transforme les faits où les idéalise. La mémoire a par ailleurs tendance à sélectionner les informations et à retenir les moments dits « heureux ».

Rosine Bernheim-Crémieux ( décédée en août 2012) est devenue par la suite psychanalyste et a écrit en collaboration un ouvrage « La Traîne-Sauvage » dans lequel elle fait ressortir sa perception des évènements, notamment sur le camp de concentration. Elle met en avant l’état d’esprit du groupe, qui restait positif malgré la dureté des évènements : les infirmières chantaient dans le wagon qui les emmenait à Ravensbrück ; Rosine écrit un courrier à sa mère dans lequel elle dit « ne vous inquiétez pas, tout va bien, le moral est bon ». France Pinhas se remémore de façon exaltée les évènements qu’elle a vécus lors de la bataille de Saint-Nizier. Elle parle de façon enthousiaste de son action « sur le terrain ». Sa mémoire privilégie ce ressenti, comme les paroles des blessés de La Luire qui lui scandaient des « Vive La France », en référence à son prénom. La mémoire dans ce cas a fait l’impasse sur les faits matériels, dans le sens ou ses souvenirs semblent contredire certains faits : selon elle, ils ne manquaient pas de médicaments, et l’hôpital n’était pas en danger. Les détails du ravitaillement sont dans son cas complètement occultés (bien que son frère y soit actif). Dans ses témoignages, elle se livre beaucoup plus sur les évènements liés à la solidarité et à l’action. Son expérience en camp reste douloureuse . Pour Rosine Bernheim-Crémieux, la « reconstruction » morale a été facilitée par son départ aux Etats-Unis. Elle réussissait à témoigner, mais avait l’impression de le faire de manière lointaine, comme « détachée » d’elle-même. Des faits marquent son esprit, comme le vol d’un morceau de pain à une de ses camarades. Les faits « culpabilisateurs » reviennent souvent dans les témoignages, comme des éléments difficiles à raconter, qui ne quittent pas les individus. Dans tous les cas, ces modifications ou ces sélections de la mémoire s’opèrent dans le but d’une préservation morale. Cependant, le témoignage et la parole deviennent possibles quand se réalise l’acceptation du passé. Nous ne disposons pas de témoignages d’ennemis intervenus sur le site de La Luire. Cependant, il faut savoir que la mémoire des soldats allemands procède par des mécanismes semblables, en sélectionnant des actions et des moments qui n’ont pas de rapport avec les tueries, comme le fait de conduire un avion, un véhicule ! Il y a également une volonté de partager les torts entre les deux camps, afin de procéder à une déculpabilisation des évènements. Ce phénomène se réalise ainsi pleinement, dans la fabrication d’une mémoire d’innocent, comme une réaction biologique de défense morale de l’individu. Ce « jeu » de la mémoire peut avoir des conséquences sur le long terme, notamment sur l’entourage des victimes. Anita Winter et Rosine Bernheim-Crémieux se sont rendues après le conflit chez les épouses des médecins Ullmann et Fischer. Les deux femmes ont donné l’impression de s’être senti abandonnées à la mort de leurs maris. L’épouse du docteur Fischer semblait même dérangée et ne voulait pas comprendre ou connaître les évènements. Ce refus mémoriel a laissé les enfants et les petits enfants des médecins dans l’ignorance. Ils ont cependant fait les démarches pour rencontrer Rosine Bernheim-Crémieux, pour recevoir ce passé qu’ils n’avaient pas connus, et pour découvrir qui étaient leurs pères. Certains ne savaient même pas qu’ils étaient médecins.

Bibliographie

Collectif, Le Vercors raconté par ceux qui l’ont vécu, édité par l’Association Nationale des Pionniers, Valence, 1994.
Guide mémorial du Vercors Résistant, Patrice Escolan et Lucien Ratel, le cherche midi éditeur, Paris, 1994.
Il n’est pas trop tard… pour parler de Résistance,Jean Abonnenc, ed ?, Die, 2004.
La grande histoire des Français sous l’occupation, joies et douleurs du peuple libéré, 6juin-1er septembre 44, Henri Amouroux,ed. Robert Laffont, Paris, 1988.
Vercors, citadelle de liberté, Paul Dreyfus, Arthaud, Bellegarde, 1969. Collectif, Pour l’amour de la France, Drôme-Vercors 1940-1944, ed. Peuple Libre, Le-Puy-En-Velay, 1989.
La Résistance : mémoires de la Résistance en Vercors, Parc Naturel Régional du Vecors,ed. du parc, slnd.
Des combats aux souvenirs, Lieux de Résistance et de mémoire, Isère et Vercors, Olivier Vallade, ed ?, Grenoble, 1997. Collectif, Cahiers du CEHD n°28,
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Vercors, Résistance en résonnances, Philippe Hanus et Gilles Vergnon, L’Harmattan, Paris, 2008.
La Traîne-Sauvage, Rosine Crémieux et Pierre Sullivan, Flammarion, sl, 1999.